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Colonel Spontini

Colonel Spontini

Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter. Emil Cioran


La grande muraille verte

Publié par Colonel Spontini sur 10 Avril 2021, 09:27am

La grande muraille verte

C'est une bande de plus de 7 500 kilomètres qui traverse l'Afrique, du Sénégal à Djibouti. On l'appelle la grande muraille verte. Un projet fou lancé à la fin des années 2000 qui prévoit de planter des arbres pour freiner l'avancée du désert, mais aussi les djihadistes dans toute la région du Sahel.

L’idée de la grande muraille verte serait née dans les années 80. On la doit à l’ancien leader politique du Burkina Faso, Thomas Sankara. Mais dans les faits, c’est en 2009 qu’elle va voir le jour sous l’impulsion de l’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade. Son principe : une bande verte, une sorte de forêt de 15 kilomètres de large qui traverse toute l’Afrique sur 11 pays et plus de 7 500 kilomètres, entre le Sénégal et Djibouti. Aujourd’hui, douze ans plus tard, le projet continue de vivre et il reprend même des couleurs puisqu’il devient un enjeu politique pour lutter contre le djihadisme, notamment au Sahel.  

Un monsieur muraille verte très médiatique au Sénégal 

Au Sénégal, la grande muraille verte passe tout d’abord par un visage, celui d’Haïdar El Ali (lire l'entretien en bas de page). Ce Sénégalais d’origine libanaise, ancien ministre de l’environnement, dirige aujourd’hui l’agence du reboisement du Sénégal ainsi que la Grande Muraille verte au Sénégal. Haïdar El Ali, personnage atypique avec sa barbe grise, ses chemises à fleurs et son chapeau de fortune sur la tête. 

Ce jour là, nous le retrouvons dans le nord du pays, dans la commune de Linguère, où l’accueille le maire. Aussitôt sur place, la cérémonie se transforme en fête. Les discours se suivent et Haïdar prend la parole en wolof pour expliquer, comme il le fait partout où il passe, qu'il a besoin de tous pour faire du Sénégal un pays vert. 

La muraille verte ici, ce n'est pas qu'une bande de 15 kilomètres, on l'a élargie à 100 kilomètres, mais je veux que tout le Sénégal soit une muraille verte. 

Et la méthode qu’Haïdar défend dans tout le pays se veut proche des besoins de la population. C’est une méthode basée sur la conviction et le porte-à-porte pour inciter tous les Sénégalais à planter des arbres. La solution est simple à ses yeux :

Si on veut que les gens plantent des arbres, il faut que cela leur rapporte quelque chose. C'est pour cela que j'insiste sur les citronniers et les arbres fruitiers. Si les gens produisent des citrons, des mangues ou encore des noix de coco, ils pourront les revendre sur les marchés et se faire de l'argent.

Planter, planter, planter, c’est devenu un réflexe, comme dans ce centre de recherche dans la commune de Dahra, qu’Haïdar vient visiter. Il s'agit d’obtenir des terres où les habitants du secteur pourront venir cultiver et planter des arbres. 

Le docteur Ousmane Diaye, responsable de la visite du centre de recherche a conscience de l'urgence écologique et de la nécessité de planter des arbres. Il est prêt à laisser 5 des 6 000 hectares du centre de recherche aux habitants du village pour leur permettre de planter des arbres. Et le docteur Diaye de justifier son engagement : 

Le changement climatique est une réalité. On sait qu'effectivement il y a une augmentation de la température, et on sait que les plantes contribuent à réduire les émissions à effet de serre. Si on plante beaucoup, cela va donner une certaine santé à notre environnement naturel. Il y a une urgence, il faut y aller maintenant.

La grande muraille verte, tout sauf une muraille 

Attention, toutefois, il serait faux de croire que la muraille verte ressemble à la muraille de Chine que l’on peut voir, dit-on, depuis la lune. Non, la grande muraille verte est une succession de champs protégés dans lesquels des arbres sont plantés, explique Priscilla Duboz, anthropologue et chercheuse au CNRS : 

La grande muraille verte est un projet de restauration écologique. C'est un projet de ralentissement de la désertification. A la base, vraiment, il y a cet aspect là. Mais c'est surtout un projet qui a été pensé par des populations africaines pour les populations africaines. Et ça, c'est quand même exceptionnel. Parce que ce qui est très vite arrivé, c'est un projet multisectoriel, c'est-à-dire à la fois la restauration écologique, mais aussi et en même temps, le développement des terroirs locaux. Cela passe par la mise en place par l'Agence des jardins polyvalents, de l'apiculture ou encore par exemple par la récolte de paille. Toutes ces actions, qu'on pourrait dire parallèles, mais qui en réalité sont essentielles à la durabilité de la Grande Muraille verte, font que les populations sont impliquées et que donc ce projet peut durer. Sinon, cela ne marcherait pas. C’est un projet profondément africain qui est né en Afrique pour l’Afrique.

La grande muraille verte, espoir pour les générations à venir de retrouver un paradis perdu, car ici, au Sahel et dans le nord Sénégal, c’est un peu un refrain qui revient sans cesse, "celui de c’était mieux avant". Alors, il faut se méfier des souvenirs de l’enfance qui parfois embellissent la réalité. Il faut se rappeler aussi qu’au milieu des années 70, les premières sécheresses vont changer les habitudes et perturber la vie des populations après des années 50 et 60 très pluvieuses. Mais oui, il est temps de revenir à l’essentiel car un autre Sahel est possible.  

Ils s’appellent Ghana, Ousmane et Mbaye. Ce sont aujourd’hui des grands-pères mais ce Sénégal d’autrefois ils s’en rappellent très bien et l’évoquent aujourd’hui avec une certaine nostalgie. Tous les trois racontent cette végétation luxuriante, ces animaux et ce gibier qui se cachaient dans les herbes

A deux kilomètres, dans les terres près du village de Nguith, se trouve la ferme de Souf. Une ferme biologique perdue dans la campagne. Des pompes à eau permettent de remplir une petite mare qui sert à arroser les légumes qui poussent dans et à côté des serres. C’est là que le soir, vers 17h, se retrouvent une dizaine de femmes du village. Pour 2 500 francs CFA par jour, à peine 4 euros, elles vont ramasser les légumes bio dont s’occupe le maître des lieux, le maraicher Touti Condo. Il explique qu'il faut non seulement beaucoup d'eau mais aussi enrichir le sol avec des engrais naturels. Et que le choix a été fait de ne faire que de l'agriculture biologique car c'est très important. "C'est une question de sécurité alimentaire, on sait ce qu'on mange, on sait d’où cela vient.  Même si cela est plus difficile à produire, on le fait et en plus à un prix concurrentiel, car nous avons reçu des aides au début.

Un  maraîcher bio en plein cœur du Sénégal. Là où les températures dépassent déjà les 40 degrés en ce début avril. Un défi dans cette région où il tombe moins de 400 ml d’eau par an. C’est l’un des critères qui permet de délimiter la grand muraille, celui de la pluviométrie. 

L'eau est précieuse dans cette région où les températures dépassent largement les 40 degrés

D’ailleurs, dans cette région, aussitôt après avoir salué avec le Salam alaykum, que la paix soit avec vous, la question qui suit quand on rencontre quelqu’un tourne autour l’eau. Il s’agit de savoir à combien de profondeur se trouve l’eau. 80 m ? 100 m ? 200 m de profondeur ? Car ici plus qu'ailleurs, l’eau c’est la vie. Alors tous les moyens sont bons pour la respecter, la protéger, et surtout l’économiser.  

Heureusement, explique Sylvie Lewicki, directrice régionale du Cirad  pour la zone sahélienne d'Afrique de l'Ouest, il existe l'agro-écologie. Dans les faits, ce sont des principes qui mettent l'humain au cœur. Ce sont des recommandations qui permettent une meilleure couverture du sol, qui conserve du coup beaucoup mieux l'eau. Vous savez, au Sahel, c'est très rare de pas avoir d'eau du tout. Mais en revanche, il faut savoir la chercher, il faut savoir l'apprivoiser. Et je crois qu'il y a d'énormes possibilités pour trouver de l'eau et faire de l'agriculture qui consomme très peu d'eau. 

Des fonds privés pour aider au reboisement du Sénégal

Connaître le sol et participer à la réalisation de la grande muraille verte est aussi la mission que se donnent certaines associations, comme l'ONG Belge Weforest. Créée il y a une dizaine d’années, cette association a pour objectif de planter des arbres partout dans le monde. Elle utilise l'argent d'entreprises privés qui souhaitent soit œuvrer pour l'environnement ou s'acheter une bonne conscience. En dix ans, elle a acquis un certain savoir faire qui lui permet de gérer au mieux les obstacles rencontrés dans la réalisation des projets de  reboisement, comme le raconte Germaine Ebong, la représentante de l’ONG  au Sénégal :  

Il y a le taux de survie, c'est-à-dire voir si les arbres qui vont être plantés vont survivre. D'ici cinq ans, dix ans ou même déjà une année. C'est une des contraintes qui a été identifiée aussi sur les reboisements réalisés au niveau de la grande muraille verte. Il y a déjà eu plusieurs campagnes de reboisement, mais le constat est que deux ans après les plantations, on se rend compte que malheureusement certains arbres ne survivent pas. Donc, un des plus gros challenges est vraiment le taux de survie des arbres. Ensuite, l'autre challenge va être d'identifier des partenaires ou des structures qui pourront vraiment travailler avec les communautés sur les questions de reboisement.

La grande muraille verte, arme pacifique de lutte contre le terrorismeArgent privé, argent public. On parle de 14 milliards de dollars à venir réunis notamment en janvier dernier lors du Sommet One Planet, auquel assistait entre autres le président français. Et si les politiques reparlent autant de la grande muraille verte - le sujet a été largement évoqué lors du dernier Sommet du G5 Sahel qui rassemble les pays en guerre contre le terrorisme en Afrique -,  c’est parce que cette muraille est une manière de venir renforcer la lutte armée dans la région en y apportant des moyens de survie pour les populations pauvres.

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