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Colonel Spontini

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Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter. Emil Cioran


Autriche - Hongrie, l’empire existe encore

Publié par Colonel Spontini sur 17 Avril 2021, 11:16am

Par Bruno Cadène

Deux guerres mondiales mondiales ont-elles suffi à effacer l’héritage de l’empire d’Autriche-Hongrie ? Si le tournant du XXe siècle a marqué l’âge d’or d’une Europe riche, ouverte, cosmopolite, le XXe et la montée des nationalismes en ont eu raison. Mais un renouveau démocratique semble poindre.

Jusqu'en 1918, l'empire d'Autriche-Hongrie a réuni, sous l'autorité des Habsbourg, les peuples d'Europe centrale. Une communauté de destin qui pourrait bien renaître. • Crédits : Sepia Times/Universal Images Group - Getty

Jusqu'en 1918, l'empire d'Autriche-Hongrie a réuni, sous l'autorité des Habsbourg, les peuples d'Europe centrale. Une communauté de destin qui pourrait bien renaître. • Crédits : Sepia Times/Universal Images Group - Getty

Il y a un peu plus de cent ans, l’empire d’Autriche-Hongrie disparaissait dans les horreurs de la Première Guerre mondiale. Sur ses cendres, naissaient de nombreux pays, de nouveaux royaumes ou des républiques, animés non plus du cosmopolitisme du passé mais de sentiments nationalistes, qui ont parfois frisé avec le fascisme. Une situation gelée après la Seconde Guerre mondiale et le joug stalinien sur l’Europe centrale. Passés les soubresauts de la fin de l’URSS, la région renoue avec la démocratie. La “Mittleeuropa“ redécouvre une Europe sans frontière et un sentiment continental. La nostalgie d’un empire, une forme de Habsbourg 2.0 ?

Il y a trente ans sortait de terre à Medzilaborce, en Slovaquie, un musée d’Art moderne Andy Warhol. Cette année, il sera entièrement repensé et agrandi pour devenir le plus important des lieux culturels dédiés à l’artiste en Europe centrale, voire en Europe. Pourquoi cet engouement très local pour le roi – l’Empereur ? – du pop art, né à Pittsburgh en 1926 et mort à New-York en 1987 ? Parce que toute la famille de cet Américain était ukrainienne, originaire de Mikova, un village voisin de Medzilaborce. Son frère John a fait le grand voyage dès 1991 et ouvert sur place un lieu à la mémoire d’Andy, qui n’a, lui, jamais foulé la terre de ses ancêtres.

C'est à Medzilaborce, en Slovaquie, que l'on trouve le plus grand musée dédiée à Warhol en Europe centrale, et peut-être en Europe. Ses parents, ukrainiens, sont nés à côté de cette ville slovaque.• Crédits : JOE KLAMAR - AFP

C'est à Medzilaborce, en Slovaquie, que l'on trouve le plus grand musée dédiée à Warhol en Europe centrale, et peut-être en Europe. Ses parents, ukrainiens, sont nés à côté de cette ville slovaque.• Crédits : JOE KLAMAR - AFP

Cette terre, c’est la Transleithanie, ancienne région du Royaume de Hongrie. Mais Mikova est aujourd’hui en Slovaquie orientale, à proximité de la frontière de la Pologne et... de l'Ukraine. Autant d’États qui ont constitué, jusqu’en 1918, une partie de l’empire des Habsbourg. Un territoire sans frontières intérieures, où les mouvements de population étaient naturels. Une région multiple et cosmopolite, dont les parents d’Andy Warhol ont perpétué la tradition : Ondrej Varhola (Warhol en ukrainien) et Ioula Zavacka, immigrés aux États-Unis, ont parlé toute leur vie ukrainien et hongrois. 

Cosmopolitisme impérial

Guillaume de Habsbourg-Lorraine est lui aussi une incarnation du cosmopolitisme de l’empire. Un véritable Européen. L’archiduc est né en 1895 à Pula, aujourd'hui en Croatie, dans une région d’Istrie, au bord de la Mer Adriatique, peuplée par des Croates, des Italiens et des Slovènes. Mais “Willy“ a grandi plus au nord, en Galicie, dans la ville de Żywiec, désormais en Pologne, où son grand-père, l’archiduc Albrecht de Habsbourg-Teschen, a fondé la brasserie Żywiec en 1852.

Guillaume de Habsbourg-Lorraine parlait allemand, bien-sûr, la langue des Habsbourg, mais également, italien, la langue de sa mère, Marie-Thérèse de Habsbourg-Toscane, anglais, la langue des nourrices, polonais, comme les habitants de Żywiec, ukrainien, la langue des paysans de la Galicie, et bien sûr, français, la langue de la culture, du plaisir et de l’amour pour la noblesse de toute l'Europe.

La bière Żywiec, créée par l’archiduc Albrecht de Habsbourg-Teschen, appartient désormais au néerlandais Heineken, mais la couronne des Habsbourg est toujours représentée sur la bouteille.• Crédits : MICHAL FLUDRA / NURPHOTO - AFP

La bière Żywiec, créée par l’archiduc Albrecht de Habsbourg-Teschen, appartient désormais au néerlandais Heineken, mais la couronne des Habsbourg est toujours représentée sur la bouteille.• Crédits : MICHAL FLUDRA / NURPHOTO - AFP

Six langues ? L’ordinaire d’un Habsbourg qui ne comprend pas le nationalisme et choisit de devenir le roi d'Ukraine, sous le nom de Vassyl Vychyvany, à partir de 1918. Il sera assassiné par le MGB soviétique, un ancêtre du KGB, en 1948 à Kiev, la capitale de son royaume. Une place porte aujourd’hui son nom de roi à Lviv (anciennement Lemberg), en Galicie.

Tombée sous les coups de boutoir d’Hitler puis de l’URSS, la Mitteleuropa mythique peut-elle renaître ? Les nostalgiques évoquent volontiers l’âge d’or des villes du Danube, du mitan du XIXe siècle à la catastrophe de 1933, les intellectuels remarquables, les heures perdues dans les cafés de Vienne, Budapest et Prague, entre littérature, presse et pâtisseries.

Essaimage viennois

Les Juifs d'Europe centrale, en particulier, ont connu cet âge d’or, dans une Vienne cosmopolite, intellectuelle et agréable à vivre, sous l’ombre bienveillante de la grande roue du parc du Prater. Tels Johann Strauss, père (1804-1849) et fils (1825-1899), si importants pour eux que les Viennois ont dissimulé en 1933 le fait que l'arrière-grand-père paternel était un juif hongrois. Les Strauss laissent derrière eux Le Beau Danube Bleu, hymne de toute une région, mais aussi La Marche de Radetzsky – du nom d’un maréchal autrichien né en Bohême –, jouée chaque année pour le concert du Nouvel An.

La même “Marche“ qui a inspiré l’écrivain Joseph Roth (1894-1939). C’est d’ailleurs le titre de son roman le plus fameux, paru en 1932. Il y raconte l’histoire d’une famille sous les Habsbourg : les Trotta, originaires d’un village imaginaire, en Slovénie. À l’origine paysans, ils se sont élevés dans la hiérarchie sociale, avant de chuter dans une petite ville lointaine de garnison, en Galicie... La région où Roth est né, dans le village de Brody, précisément, peuplé de Juifs et d’Allemands – des Souabes. Il partira poursuivre ses études à Lemberg (Lviv), en Ukraine, puis à Vienne, avant de se réfugier à Paris, fuyant les nazis. C’est ici qu’il rencontrera souvent Otto de Habsbourg, un futur eurodéputé allemand. Face au jardin du Luxembourg, on peut encore voir une plaque à son nom. De même que sa ville natale célèbre son souvenir en ukrainien et en allemand. 

Certains vivent et racontent une Europe ouverte. D’autres voient en elle un levier pour réconcilier les peuples, et plaident en ce sens. C’est le cas d’un autre membre de l'intelligentsia juive de Vienne, Stephan Zweig (1881-1942). L’écrivain, issu d’une famille originaire de Moravie (en République tchèque, de nos jours) évoque dans Souvenirs d’un Européen des “États-Unis d’Europe“ pour sortir de la folie du nationalisme et rapprocher des “peuples [qui] sont devenus de plus en plus étrangers“.

Saine compétition

Dans la Mitteleuropa, la culture rapproche les peuples. Et le sport les confronte joyeusement. De grands clubs de football ont vu le jour à Vienne, Budapest et Prague. Des clubs souvent assez chics, nés dans les centres-villes, créés souvent par des étudiants, se réunissant dans les cafés des beaux quartiers. Des clubs souvent très cosmopolites, au style de jeu pétillant. 

C’est le cas de l’Austria de Vienne, créé en 1910 dans un café du centre-ville. Matthias Sindelar, membre du Wunderteam, la grande équipe nationale autrichienne des années 1930, est un illustre membre ce club. Et un antinazi, comme la plupart de ses coéquipiers de l’Austria, qui défendent leur président de l’association, Michl Schwarz, juif, qui parvient à s’enfuir à l’arrivée des nazis.

L'Austria, fondé en 1910, affronte l'équipe de Wacker à Vienne en 1923. Le football cédera un lien solide entre les pays d'Europe centrale. • Crédits : VOTAVA / IMAGNO / APA-PictureDesk - AFP

L'Austria, fondé en 1910, affronte l'équipe de Wacker à Vienne en 1923. Le football cédera un lien solide entre les pays d'Europe centrale. • Crédits : VOTAVA / IMAGNO / APA-PictureDesk - AFP

L'époque habsbourgeoise a aussi vu prospérer le Wiener Sport Club (créé en 1884), un club omnisports viennois, le Magyar Testgyakolok Kore Budapest (le Cercle hongrois des activités sportives, en 1888), animé par des aristocrates et des bourgeois de la communauté juive de la capitale hongroise, le Slavia de Prague (1892), fondé par des étudiants en médecine, le First Vienna (1894), crée par Nathaniel von Rothschild pour que ses jardiniers jouent au football...

Autant de formations dénigrées par les nazis (ils les qualifiaient de “Judenklub“), qui ont contribué à resserrer les liens européens. Avant même la naissance des coupes d’Europe, ces clubs ont disputé dès 1927 une grande compétition, la Mitropa Cup, entre équipes d’Europe centrale. Une épreuve imaginée par l’Autrichien Hugo Meisl, né en Bohême, sélectionneur national du fameux Wunderteam et entré dans le Temple de renommée des sportifs internationaux juifs.

Signe des temps, et peut-être d’une forme de renouveau, la Fédération autrichienne de hockey sur glace a créé un championnat transnational avec des clubs issus de pays de l’ancien empire austro-hongrois : des Autrichiens, bien-sûr, mais aussi des Italiens (du Sud-Tyrol), des Tchèques, des Hongrois, des Slovènes et des Slovaques (le seul club croate est en difficultés financières).

Paradoxe politique

Pour autant, l’idée d’une Mitteleuropa réunifiée, réconciliée, pourrait sembler encore lointaine. Les populistes sont revenus au pouvoir par les urnes dans une grande partie de la région : Jaroslaw Kaszynski, du parti ultraconservateur Droit et Justice (PiS) en Pologne, Andrej Babis, du parti ANO (Action des citoyens mécontents), ANO, à la fois libéral, conservateur, proche des anciens communistes et populiste en République tchèque, Viktor Orban, de l’Alliance des jeunes démocrates (Fidesz), un parti national-conservateur, en Hongrie, et Janez Jansa, du Parti démocrate slovène (SDS), une formation national-conservatrice en Slovénie.

Mais hormis la Pologne, l’Europe centrale est constituée de petits pays. Des États qui se voient contraints de s’allier, de s’unir avec leurs voisins, pour exister en Europe. Ils s’efforcent de parler d’une même voix pour peser davantage, en utilisant par exemple le “V4“, le groupe des quatre pays de Visegrad : Pologne, République tchèque, Hongrie et Slovaquie. Autre levier, le Triangle de Lublin, qui réunit la Pologne, la Lituanie et l'Ukraine, candidate à l’entrée dans l’UE.À plus grande échelle, enfin, l’Initiative des Trois Mers – la Baltique, l’Adriatique et la mer Noire – associe l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, l'Autriche, la Hongrie, la Slovénie, la Croatie, la Roumanie et la Bulgarie, douze pays de l’Union européenne. Des pays d’Europe centrale et orientale, proche diplomatiquement de l’Occident et qui ne peuvent pas s’en sortir sans s’unir.

Pour la plupart des habitants de ces grandes métropoles, les frontières n'existent plus : 80 kilomètres séparent Vienne et Bratislava. Désormais, les populations se mélangent. Les Slovaques prennent souvent l’avion à l'aéroport de Vienne et les Autrichiens viennent passer le week-end dans la campagne de Bratislava. Quand vous êtes à Ljubljana, prenez l’avenue de Vienne (anciennement avenue du Maréchal-Tito (croato-slovène né sous l’empire austro-hongrois…) et 360 kilomètres plus loin, vous arrivez à Vienne !

Les villes, les peuples, les cultures se rapprochent. En témoigne la série Géométrie de la mort, une coproduction polonaise, tchèque et ukrainienne, diffusée en France par ARTE. Une enquête sur des meurtres à Odessa, Varsovie et Prague, et trois flics : une Polonaise, un Tchèque et un Ukrainien. Au-delà du thriller, on voit (re)naître une Europe qui avait disparu dans les horreurs de l’histoire du XXe siècle. Un Habsbourg 2.0 ?

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